Le physicien Henry Legg conteste la « percée quantique » revendiquée par Microsoft avec sa puce « révolutionnaire » Majorana 1et pointe du doigt des « erreurs élémentaires de codage en Python »
Microsoft a récemment revendiqué une avancée majeure dans le domaine quantique, affirmant que sa nouvelle puce Majorana 2 est 1 000 fois plus fiable que son prédécesseur. La société prétend qu'elle pourrait disposer d'une machine quantique commercialement viable d'ici 2029. Mais la communauté scientifique a des doutes. Le physicien renommé le physicien Henry Legg a remis en question la validité des résultats de Microsoft, pointant du doigt des erreurs de codage et un manque de transparence des données. Malgré ses critiques, publiées dans la revue Nature, Microsoft défend la supériorité de sa technologie fondée sur les particules de Majorana.
Microsoft a investi massivement dans l'informatique quantique, une industrie pesant plusieurs milliards de dollars qui ambitionne de résoudre des défis mondiaux complexes se trouvant hors de portée des superordinateurs traditionnels. En juin 2023, Microsoft a dévoilé sa feuille de route vers son propre ordinateur quantique, utilisant les qubits topologiques sur lesquels les chercheurs de l'entreprise travaillent d'arrache-pied depuis plusieurs années.
Récemment, Microsoft a présenté Majorana 2, une nouvelle puce quantique qui, selon l'entreprise, est 1 000 fois plus fiable que son prédécesseur. La société a ajouté qu'elle prévoie désormais de livrer un ordinateur quantique évolutif d'ici 2029, réduisant ainsi de moitié son calendrier initial. La durée de vie des qubits sur la nouvelle puce atteint en moyenne 20 secondes, et certains qubits auraient conservé leur état pendant environ une minute.
Sur la puce précédente, Majorana 1, les qubits ne survivaient que moins de 12 millisecondes avant de s’effondrer. « Majorana 2 ajoute également quatre qubits par rapport à son prédécesseur, portant le total à 12, et fonctionne à une vitesse d’une microseconde par opération », a déclaré la société.
Les doutes de la communauté scientifique face à ces annonces
Une critique publiée dans la revue scientifique Nature remet en question la technologie sous-jacente à la puce d’informatique quantique « révolutionnaire » de Microsoft, baptisée Majorana 1. Microsoft avait dévoilé cette puce en février 2025, déclarant qu’elle intégrait une technologie inédite appelée « qubit topologique ». Selon l’entreprise, ces qubits topologiques constitueraient les « éléments constitutifs » de son futur ordinateur quantique.
Mais dans un article soumis à un comité de lecture, Henry Legg, physicien à l’université de St Andrews, a réexaminé les données concernant la puce de Microsoft et soutient que les chercheurs de l’entreprise n’avaient, à l’origine, pas démontré de manière concluante l’existence d’un qubit topologique fonctionnel.
Il souligne également la présence d'erreurs de codage et un manque de précision dans l'outil logiciel utilisé par Microsoft pour vérifier ses recherches. Henry Legg illustre sa déception de manière imagée : « l'année dernière, Microsoft a affirmé avoir construit l'équivalent d'une montre suisse de précision. Mais lorsque j'ai ouvert le boîtier pour examiner le mécanisme, j'ai trouvé ce qui ressemblait à un fouillis chaotique de pièces disparates ».
(Pour rappel, un qubit topologique est à une particule de Majorana ce qu’un transistor est au silicium.) Il est également important de souligner que le Dr Henry Legg a publié pour la première fois sa critique sur le répertoire en ligne de physique arXiv le 11 mars 2025, moins d’un mois après l’annonce de la puce Majorana 1 par Microsoft. Il a fallu un an à la revue scientifique Nature pour mener une évaluation par les pairs et publier son article.
« On ne peut pas créer de qubit sans particules de Majorana »
Les partisans de l’informatique quantique prédisent que les capacités de calcul de cette technologie feront progresser la découverte de nouveaux médicaments, le chiffrement et l’apprentissage automatique. Google et IBM ont déjà présenté des puces quantiques plus avancées que Majorana 1 ou 2, même si, à l’heure actuelle, personne n’a encore réussi de manière concluante à faire accomplir « quoi que ce soit d’utile » à un ordinateur quantique.
La conception de Microsoft est unique parmi les alternatives du secteur. Elle repose sur un minuscule fil, plus fin qu’un cheveu humain, composé d’arséniure d’indium fixé à un supraconducteur. La théorie prédit que les électrons de ce fil se comportent selon un modèle collectif appelé « particule de Majorana », qui a donné son nom à la puce de Microsoft. L'entreprise souhaite encoder des informations dans les propriétés de la particule de Majorana.
La particule de Majorana est considérée comme un matériau prometteur pour les qubits, car la théorie prédit que, lorsqu’elle est transformée en qubits topologiques, la particule de Majorana devrait effectuer des calculs avec moins d’erreurs que les matériaux concurrents, tels que les circuits supraconducteurs développés par IBM. Cela suggère qu’à terme, il faudra moins de qubits topologiques pour parvenir à un ordinateur quantique fonctionnel.
À condition, bien sûr, que Microsoft ait réellement réussi à créer une particule de Majorana. « Ils n’ont pas démontré de manière convaincante l’existence de particules de Majorana », a déclaré le physicien Henry Legg à The Verge. « On ne peut pas créer de qubit sans particules de Majorana ».
Le manque criant de transparence et les controverses passées
Le 2 juin 2026, Microsoft a dévoilé sa nouvelle puce Majorana 2, qui selon la société, incarne la prochaine génération de ses qubits topologiques. Elle affirme pouvoir construire un « ordinateur quantique évolutif » d’ici 2029. Mais Henry Legg affirme que la description de la puce Majorana 2 fournie par l’entreprise, rédigée par Microsoft dans un manuscrit non évalué par des pairs, souffre des mêmes problèmes qu’il avait soulignés il y a un an.
« Rien dans ce [manuscrit] ne résout les problèmes fondamentaux que tant de scientifiques soulèvent concernant les affirmations précédentes de cette entreprise », a déclaré le physicien. De son côté, Chetan Nayak, Technical Fellow chez Microsoft, a déclaré : « nous soutenons à 100 % nos résultats. Nous maintenons notre feuille de route. Nous restons fidèles à notre engagement de longue date en faveur de la rigueur scientifique et du dialogue ».
Henry Legg accuse Microsoft de ne pas partager suffisamment d'informations pour permettre aux experts indépendants de valider ou de rejeter ses travaux. Ce climat de méfiance est renforcé par des antécédents particulièrement problématiques pour l'entreprise. En effet, un article provenant d'un laboratoire soutenu par Microsoft, qui revendiquait avoir trouvé des preuves de l'existence de la particule de Majorana, a dû être rétracté en 2021.
Plus récemment encore, en 2025, les éditeurs de la revue scientifique Nature ont ajouté une note critique à un article de Microsoft, précisant explicitement que leurs résultats ne constituaient nullement une preuve de la présence de la particule de Majorana dans les appareils concernés.
La défense de Microsoft et les ambitions futures de l'entreprise
Le physicien Henry Legg n'est pas le seul critique de la percée revendiqué de Microsoft. L'année dernière, plusieurs experts, dont le physicien théoricien John Preskill, ont déclaré que Microsoft n'a pas publié de données sur les performances de Majorana 1 pour étayer ses affirmations. Dans un billet sur X (ex-Twitter), John Preskill a déclaré : « dans sa feuille de route, Microsoft a décrit un protocole pour démontrer un qubit topologiquement protégé ».
Face à ces critiques, le géant de Redmond campe sur ses positions et continue de défendre corps et âme son approche, laquelle est basée sur une théorie physique vieille de 90 ans impliquant un état de la matière qui n'est ni liquide, ni solide, ni gazeux. En réponse aux accusations concernant son logiciel, Microsoft rétorque que l'outil pointé du doigt par le Dr Henry Legg n'a pas servi à interpréter les mesures à l'origine de leurs conclusions définitives.
Concernant l'opacité reprochée autour de ses recherches, l'entreprise explique qu'elle partage l'intégralité de ses données avec l'agence fédérale DARPA pour un arbitrage indépendant, tout en justifiant le fait que certaines données sont trop sensibles d'un point de vue commercial pour être rendues publiques.
Cela n'a toutefois pas calmé les critiques. Chetan Nayak, qui est aussi le responsable du matériel quantique chez Microsoft, affirme apprécier la rigueur du processus scientifique, mais rappelle l'objectif ultime de l'entreprise : « au bout du compte, le succès est la livraison d'un ordinateur quantique évolutif ».
La course vers l'informatique quantique et le battage médiatique
L'informatique quantique recèle un immense potentiel dans divers secteurs, notamment la découverte de médicaments, l'analyse des risques financiers, l'optimisation de la logistique... D'autres Big Tech, dont Google et IBM, travaillent également sur l'informatique quantique, mais l'approche de Microsoft est sensiblement différente de celle de ses concurrents. Mais leurs affirmations sont régulièrement mises en cause par les physiciens théoriciens et autres.
En décembre 2024, Google a fait une déclaration surprenante : la société a déclaré que sa nouvelle puce quantique Willow confirme l'existence d'univers parallèles. Google suggérait ainsi que sa puce quantique pourrait puiser dans des univers parallèles pour obtenir ses résultats. Cela a relancé les discussions au sein de la communauté scientifique sur la possibilité d'univers parallèles. Les scientifiques affirment toutefois que cette affirmation est spéculative.
« Google affirme avoir effectué un calcul sur une puce de 100 qubits, beaucoup plus rapidement qu'un (super)ordinateur conventionnel. Le calcul en question consiste à produire une distribution aléatoire. Le résultat de ce calcul n'a aucune utilité pratique », a déclaré Sabine Hossenfelder, physicienne allemande.
Sabine Hossenfelder a rappelé les revendications de Google concernant la suprématie quantique en 2019. L'affirmation de Google a en effet été contestée par IBM, qui a ensuite démontré qu'un ordinateur conventionnel pouvait effectuer la même tâche dans des conditions spécifiques. Certains scientifiques mettent en garde contre les affirmations audacieuses sans preuve concrète, qui pourraient nuire à la crédibilité de l'industrie dans son ensemble.
« Ce type d'annonces n'aide pas, il nuit. L'industrie de l'informatique quantique fait déjà l'objet d'un examen minutieux périodique, avec des questions sur les délais et l'utilité », affirme Sergey Frolov, professeur de physique à l'université de Pittsburgh, en réaction aux nombreuses déclarations des Big Tech.
Source : critique du physicien Henry Legg (PDF)
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